Plan d’action sur les engrais : la Commission face aux eurodéputés sur les prix et la dépendance
La Commission européenne a présenté cette semaine à Strasbourg son très attendu plan d’action sur les engrais, ouvrant un débat avec les eurodéputés sur ce qui est devenu l’un des dossiers les plus sensibles économiquement pour l’agriculture européenne. Quatre ans après le choc énergétique qui a plus que doublé les prix des engrais azotés en 2022 et déclenché une restructuration de l’industrie européenne de l’azote, la Commission présente une stratégie pour répondre à la fois à la pression sur les prix pour les agriculteurs et à la dépendance croissante de l’UE aux importations.
Un marché qui ne s’est pas normalisé
Les prix européens des engrais ont reculé par rapport aux sommets de 2022, mais ils ne sont pas revenus aux niveaux qui prévalaient avant la crise énergétique. L’urée, l’engrais azoté le plus largement utilisé, reste structurellement plus chère que dans la période de référence antérieure à 2022, et l’écart avec les producteurs non européens s’est creusé. La raison est simple : la production d’engrais azotés est intensive en gaz, et les prix du gaz dans l’UE restent élevés par rapport à ceux des États-Unis, du Moyen-Orient et d’une partie de l’Asie.
La conséquence a été un déclin régulier des capacités de production d’azote en Europe. Plusieurs usines importantes ont soit fermé, soit réduit leur production, celle-ci migrant vers des régions où l’énergie est moins chère. Le diagnostic de la Commission est que l’UE dépend désormais des importations pour une part significative de son approvisionnement en azote, avec des implications pour la sécurité alimentaire et pour l’autonomie stratégique qui est devenue une préoccupation centrale à Bruxelles.
Ce que contient le plan d’action
Le plan d’action, tel que présenté aux eurodéputés, articule une réponse à plusieurs piliers. Il vise à préserver et, si possible, à développer les capacités de production stratégiques au sein de l’Union, conformément au Net Zero Industry Act et au Critical Raw Materials Act. Il explore des mesures pour soutenir l’accès des agriculteurs à des intrants abordables, notamment par le biais d’arrangements en matière de passation de marchés et de stockage. Et il définit le cadre de la diversification des sources d’importation, réduisant la dépendance à l’égard d’un fournisseur unique.
Un volet particulièrement sensible concerne la défense commerciale. La Commission a reconnu que les producteurs européens sont confrontés à la concurrence d’exportations de pays tiers dont les prix sont inférieurs à leur coût de production, souvent soutenues par l’accès à une énergie subventionnée. Le plan d’action signale une ouverture à l’utilisation d’instruments de défense commerciale lorsque des pratiques déloyales sont documentées, tout en équilibrant cette approche avec le besoin des agriculteurs d’accéder à des intrants.
L’angle agricole
Pour les agriculteurs européens, la dimension politique du dossier est difficile. Les coûts des engrais représentent généralement 20 % à 30 % des coûts variables des intrants pour les producteurs céréaliers, et toute augmentation durable des prix pèse directement sur les marges. Le monde agricole a soutenu des mesures visant à faire baisser les prix, tout en exprimant des inquiétudes quant à la perte de capacités de production nationales qui garantissent la sécurité d’approvisionnement en temps de crise.
La Commission a présenté le plan d’action comme une tentative de concilier ces objectifs. Dans la pratique, les eurodéputés des régions dépendantes de l’agriculture ont réclamé un allègement des prix à court terme plus marqué, tandis que ceux qui se concentrent sur la stratégie industrielle ont insisté sur la nécessité d’ancrer la production dans l’Union à long terme.
Liens avec l’agenda plus large de la sécurité économique
Le plan d’action sur les engrais s’inscrit dans l’agenda plus large de la sécurité économique de l’UE, aux côtés des matières premières critiques, des semi-conducteurs et des produits pharmaceutiques. Le diagnostic commun à tous ces dossiers est le même : l’Union a construit de profondes dépendances externes dans des secteurs qui se révèlent stratégiques, et la reconquête de capacités est lente, coûteuse et politiquement contestée.
Le débat en plénière ne devrait pas produire de législation immédiate. Le plan de la Commission est, en premier lieu, un cadre pour des actions ultérieures couvrant plusieurs dossiers – commerce, agriculture, industrie, énergie. Les prochaines étapes concrètes interviendront probablement dans le cadre de la révision de la politique agricole commune et par des mesures ciblées dans la stratégie de décarbonation industrielle. Pour les agriculteurs comme pour les producteurs, le calendrier compte : la campagne de semis de printemps 2026 est bien avancée, et la campagne d’approvisionnement en intrants 2027 commence à se dessiner plus tard cette année.
