Starmer au bord du gouffre : ce qu’un changement à Londres signifierait pour Paris
Le Premier ministre britannique Sir Keir Starmer entre dans le week-end en pleine urgence politique. Plus de 90 députés travaillistes ont publiquement appelé à sa démission après la défaite catastrophique du Labour aux élections locales anglaises du 7 mai, remportées de manière plébiscitaire par Reform UK de Nigel Farage. Pour Paris — qui a fait de la réouverture du dialogue post-Brexit un axe central de sa politique européenne — la crise britannique ouvre un scénario stratégique difficile.
L’ampleur de la défaite
Les chiffres sont saisissants. Le Labour a perdu environ 1 500 sièges dans les conseils locaux ; Reform UK en a gagné 1 454, prenant le contrôle de l’Essex County Council, de Havering — sa première autorité londonienne — et de la ville septentrionale de Sunderland. Les Conservateurs ont perdu plus de 500 sièges, les Liberal Democrats en ont gagné 150, les Verts plus de 300. Le bipartisme qui caractérise la politique britannique depuis un siècle apparaît structurellement fracturé.
L’intervention Rayner
L’intervention la plus lourde de conséquences est venue d’Angela Rayner, ancienne vice-Première ministre de Starmer. Sur les réseaux sociaux, elle a écrit : « Ce que nous faisons ne fonctionne pas, et il faut que cela change. C’est peut-être la dernière chance du Labour Party. » La phrase a été lue à Westminster comme un positionnement en vue d’un éventuel défi à la direction du parti. D’autres concurrents potentiels incluent le ministre de la Santé Wes Streeting — dont le profil a été abîmé par l’affaire de l’ambassadeur Peter Mandelson — et le maire de Manchester Andy Burnham, qui devrait toutefois d’abord retrouver un mandat parlementaire.
La contre-offensive de Starmer
Le Premier ministre a rejeté les appels à la démission dans son discours à Downing Street du 11 mai. « Pour relever les défis auxquels notre pays est confronté, le changement incrémental ne suffira pas », a-t-il déclaré, reconnaissant que « certaines personnes sont frustrées avec moi » et qu’il a « des sceptiques ». Il a positionné son gouvernement comme un « projet décennal de renouveau » — argument de longue durée qui dépend, paradoxalement, qu’on lui accorde précisément cette longue durée.
Paris : la lecture stratégique
Du point de vue français, le scénario d’un changement de gouvernement à Londres et a fortiori l’accession d’une coalition incluant Reform UK serait un point de bascule stratégique. Depuis l’élection de Starmer en juillet 2024, Londres a poursuivi la politique de réengagement européen la plus explicite de tout gouvernement britannique post-Brexit. Le Strategic Reset de mai 2025 a produit le nouvel accord pêche, l’accord SPS et le cadre de mobilité jeunesse — tous projets personnels de Starmer, salués à Paris comme à Berlin.
La coalition Hormuz
Concrètement affectée serait la coordination franco-britannique au Moyen-Orient et au détroit d’Ormuz. Lors du sommet de Paris du 17 avril, le président Emmanuel Macron avait reçu Starmer, Meloni et Merz à l’Élysée pour structurer la réponse européenne à la crise iranienne. Les missions navales Aspides et Atalanta reposent en partie sur une coopération opérationnelle franco-britannique qui n’allait pas de soi après 2016. Une rupture politique à Londres fragiliserait cet édifice.
Le scénario Farage
Le scénario le plus défavorable, du point de vue parisien, est un effondrement travailliste ouvrant la voie à un gouvernement Reform UK conduit par Nigel Farage. Sa position sur l’Ukraine est ambiguë, ses positions sur l’immigration méditerranéenne posent des questions directes pour la coopération franco-britannique sur les flux migratoires, sur l’accord de Sandhurst et sur les arrangements de Touquet. La diplomatie française, qui avait recalibré le dossier britannique successivement avec les Conservateurs post-Brexit puis avec le Labour de Starmer, devrait procéder à une refonte complète de son approche.
Les marchés rendent leur verdict
Les marchés financiers ont déjà chiffré le risque politique. Le rendement du Gilt britannique à 10 ans a dépassé 5 %. Le FTSE 100 a clôturé vendredi en baisse de 2,00 % à 10 165 points. La livre sterling a glissé à son plus bas niveau du mois face au dollar. La Chancelière Rachel Reeves, qui défend la ligne gouvernementale, a rappelé que les données du PIB britannique du premier trimestre — +0,6 %, conformes aux attentes — montrent que l’exécutif « a le bon plan économique ». Son propre avenir, toutefois, est généralement considéré comme lié à celui du Premier ministre.
Huit semaines décisives
Tout se joue désormais sur la capacité d’un éventuel challenger à rassembler les 81 nominations requises pour déclencher formellement un défi à la direction du parti avant la pause estivale du Parlement. Pour l’instant, personne ne s’est exposé publiquement. Pour Paris et Bruxelles, qui préparent les prochains cycles de négociations EU-UK sur les services financiers et la mobilité jeunesse, la réponse à cette question dans les huit prochaines semaines façonnera le climat politique transmanche pour des années.
