Meloni met sa demande par écrit à Bruxelles : la lecture française d’un précédent budgétaire
La Présidente du Conseil italien Giorgia Meloni a mis par écrit lundi 18 mai 2026, dans une lettre adressée à la Présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, sa demande d’extension à l’énergie de la dérogation au Pacte de stabilité déjà concordée pour la défense. Sans cette extension, l’Italie risque, selon Rome, de ne pas activer les 14,9 milliards d’euros du programme Safe (Security Action for Europe) qui lui sont alloués. L’initiative italienne s’inscrit dans le calendrier de la session plénière du Parlement européen ouverte le même jour à Strasbourg, et fait l’objet d’une lecture attentive depuis Paris.
La National Escape Clause et son extension
Le mécanisme en cause est la National Escape Clause, qui permet aux États membres de déroger aux règles du Pacte de stabilité en cas de circonstances exceptionnelles. La clause a été activée par Bruxelles pour la défense, pour permettre aux États membres de financer le réarmement européen sans peser sur les calculs de déficit. La demande italienne consiste à étendre cette clause aux investissements dans le secteur énergétique. La logique du gouvernement italien est explicite : avec la crise iranienne qui s’éternise, avec le prix du Brent stable au-dessus de 108 dollars et avec le détroit d’Ormuz opérationnel à 5 % du trafic pré-conflit, « il serait très difficile d’expliquer à l’opinion publique un éventuel recours au programme Safe ».
Procaccini : « cœur de la Plénière de Strasbourg »
Le chef de la délégation Fratelli d’Italia au Parlement européen, Nicola Procaccini, a immédiatement encadré l’initiative dans la dramaturgie institutionnelle : « Celle de Meloni est une initiative importante, elle sera au cœur de la Plénière de Strasbourg ». La session plénière s’est ouverte lundi à 17h00 avec le discours de la Présidente du Parlement européen Roberta Metsola, après la rencontre de 16h15 avec Ursula von der Leyen.
Lupi : « stratégie européenne »
Plus neutre mais convergent, le président de Noi Moderati Maurizio Lupi a fourni la formulation centriste : « La situation géopolitique délicate impose une stratégie européenne qui prévoie une dérogation au Pacte de stabilité pour les investissements dans le secteur énergétique ». La position de Noi Moderati est importante car elle rappelle que la demande italienne a un fondement technico-économique au-delà du débat partisan, et que les forces centristes sont prêtes à soutenir si la formulation est européenne et collective.
La lecture française : trois niveaux
Pour Paris, l’initiative italienne se lit à trois niveaux. Premièrement, technique : si Bruxelles accepte l’extension à l’énergie, la France — qui dispose de 21,9 milliards d’euros au titre de Safe, montant supérieur à celui de l’Italie — gagnera mécaniquement le même droit de tirage hors-Pacte. Le ministre des Finances Roland Lescure y trouverait une marge de manœuvre budgétaire bienvenue dans un contexte où le déficit public 2026 devrait s’établir à 5,5 % du PIB selon les dernières projections de Bercy. Deuxièmement, politique : l’initiative italienne place l’Allemagne dans une position défensive. Berlin défend traditionnellement l’orthodoxie budgétaire ; ouvrir une seconde brèche dans le Pacte (après la défense) fragilise la doctrine. Le ministre allemand des Finances Christian Lindner, de retour à Berlin après son passage par le FDP, est attendu sur le dossier dans les prochains jours. Troisièmement, stratégique : la convergence franco-italienne sur les sujets énergétiques, longtemps fragile (concurrence sur le nucléaire civil, désaccords sur le mix LNG-renouvelables), pourrait connaître un nouveau cycle. Le mémorandum signé par Macron et Meloni à Rome en avril 2024, qui prévoit un dialogue stratégique annuel, fournit le cadre institutionnel.
Crosetto, Giorgetti, le précédent technique
Pour comprendre le geste italien, il faut revenir trois jours en arrière. Le ministre italien de la Défense Guido Crosetto avait publiquement raconté avoir écrit « deux fois » au ministre de l’Économie Giancarlo Giorgetti pour comprendre comment activer le programme Safe, le feu vert de Bercy italien étant requis. La réponse, faute d’arbitrage interne, est arrivée par voie directe : Meloni écrit à von der Leyen pour transférer le sujet à Bruxelles. Des sources de la Lega affirment que la lettre « épouse totalement les suggestions » du parti de Salvini, traditionnellement réservé sur l’activation de Safe.
La Commission tient sa ligne
Le Berlaymont a maintenu une position de prudence institutionnelle : « Notre position ne change pas », font savoir des sources de la Commission, rappelant que la dérogation au Pacte pour la défense répondait à une logique de sécurité collective et que toute extension nécessitera l’approbation formelle du Conseil. La porte n’est pas fermée, mais la négociation s’annonce longue.
Le calendrier qui se ferme
Trois échéances marquent le calendrier proche. Le Conseil européen de juin 2026, qui doit notamment trancher les arbitrages 2027-2034 sur le cadre financier pluriannuel. Le 4-5 juin, réunion de la BCE, qui fixera la trajectoire des taux et donc la marge de manœuvre budgétaire des États membres. Le passage de relais présidentiel français de fin 2026 : la prochaine élection présidentielle française se tient en avril-mai 2027, et Macron entend laisser à son successeur un dossier budgétaire négociable avec Bruxelles. La lettre de Meloni à von der Leyen, lue depuis Paris, est donc à la fois une initiative italienne et un signal pour Macron : il y a un précédent à exploiter, à condition d’agir vite.
