Défense franco-allemande : un fossé stratégique qui s’élargit
La coopération franco-allemande en matière de défense traverse une période de tension sourde, loin des discours officiels sur l’unité européenne. D’un côté, Berlin qui raisonne en termes de carnets de commandes et d’emplois industriels. De l’autre, Paris qui place l’autonomie stratégique au cœur de chaque décision. Deux logiques qui se tolèrent, mais ne se comprennent plus vraiment.
Des philosophies irréconciliables ?
« L’Allemagne a une vision mercantile quand la France en a une vision stratégique et politique », résume un haut fonctionnaire européen qui suit le dossier depuis Bruxelles depuis plus de dix ans. Cette formule, brutale dans sa simplicité, dit pourtant tout. Berlin négocie des contrats d’armement avec un œil sur la balance commerciale. Paris négocie des alliances avec un œil sur la carte du monde.
Concrètement, cela se traduit par des blocages répétés. Le programme MGCS — le futur char franco-allemand censé remplacer le Leclerc et le Leopard 2 — accumule les retards depuis 2017. Même scénario pour le FCAS, l’avion de combat du futur, dont le calendrier a été repoussé à plusieurs reprises. Les industriels des deux côtés du Rhin se regardent en chiens de faïence.
Le réarmement européen n’arrange pas tout
On pourrait croire que la guerre en Ukraine, et l’annonce par l’Allemagne d’un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour ses forces armées en 2022, aurait rapproché les deux pays. Pas vraiment. Berlin a surtout profité de ce moment pour aller acheter américain — des F-35, des systèmes Patriot — plutôt que de renforcer les filières européennes communes. Une décision qui a froissé Paris durablement.
Et la France, elle, continue de vouloir incarner seule la puissance militaire européenne, avec sa dissuasion nucléaire comme argument ultime que personne d’autre dans l’UE ne possède.
Une Europe de la défense en suspens
Le problème dépasse le simple désaccord industriel. C’est une question de culture politique profonde. L’Allemagne porte encore le poids de son histoire militaire du XXe siècle. Pendant des décennies, faire profil bas en matière de défense était une vertu assumée. Ce réflexe n’a pas disparu du jour au lendemain.
Still, les événements forcent les agendas. Avec Donald Trump de retour à la Maison Blanche et une garantie américaine sur l’OTAN jugée de moins en moins fiable, Paris et Berlin n’ont théoriquement plus le luxe de leurs désaccords.
Les prochains mois seront décisifs. Une réunion des ministres de la Défense européens prévue au printemps doit trancher plusieurs questions en suspens sur le financement commun de l’effort de guerre. Si Paris et Berlin arrivent à cette table avec des positions encore aussi divergentes, c’est l’ensemble du projet européen de défense qui risque d’en pâtir. Le temps presse, et tout le monde le sait.
