AfD en Allemagne : comment un parti eurosceptique est devenu extrémiste
Friedrich Merz n’a pas mâché ses mots. Au lendemain des élections régionales en Saxe-Anhalt, le chancelier allemand s’est dit « profondément choqué » par les résultats : l’AfD a raflé 43,9 % des voix, laissant sa propre formation, la CDU, à un humiliant 17 %. Un séisme politique qui force l’Allemagne à regarder en face une vérité qu’elle a trop longtemps esquivée.
Une naissance dans la tourmente économique
L’Alternative für Deutschland n’est pas née dans les marges. En 2013, en pleine crise de la dette européenne, le parti émerge comme une formation respectable, portée par des économistes et des professeurs d’université hostiles aux plans de sauvetage de la zone euro. Ses fondateurs — dont Bernd Lucke, économiste reconnu — réclamaient simplement une autre politique monétaire. Rien de radical, du moins en apparence. Le parti recueille 4,7 % lors des élections fédérales de 2013, insuffisant pour entrer au Bundestag, mais le signal est là.
La métamorphose : des eurosceptiques aux identitaires
Tout bascule à partir de 2015. La crise migratoire propulse l’AfD sur un tout autre terrain. Les fondateurs modérés quittent le navire les uns après les autres. Reste une frange dure, nationaliste, qui fait de l’opposition à l’immigration de masse son fonds de commerce électoral. En 2017, le parti entre au Bundestag avec 12,6 % des voix. Et ça ne s’arrête pas là.
Aujourd’hui, l’AfD défend des positions qui auraient été impensables à sa création : remise en cause des sanctions contre la Russie, discours ouvertement pro-Poutine depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, et une rhétorique anti-islam qui flirte régulièrement avec les lignes rouges constitutionnelles. Le Verfassungsschutz, le service de protection de la constitution, surveille plusieurs branches du parti comme suspectes d’extrémisme.
L’est de l’Allemagne, terrain fertile
Les résultats de Saxe-Anhalt ne surprennent pas les analystes, mais ils confirment une fracture béante. Dans les Länder de l’ex-Allemagne de l’Est — Thuringe, Saxe, Saxe-Anhalt — l’AfD domine. Le sentiment d’abandon économique, les inégalités persistantes trente ans après la réunification, la méfiance envers Berlin : tout nourrit le vote protestataire.
« Ces électeurs ne votent pas tous par conviction idéologique. Beaucoup votent contre le système », analyse un responsable du SPD sous couvert d’anonymat.
Merz face au mur
Pour Friedrich Merz, la situation est périlleuse. Refuser toute coalition avec l’AfD — le fameux « cordon sanitaire » — est devenu de plus en plus difficile à tenir dans les régions où le parti caracole en tête. Yet gouverner avec eux serait franchir une ligne rouge historique pour la démocratie allemande.
La question n’est plus de savoir si l’AfD est un phénomène marginal. Elle est de savoir combien de temps les partis traditionnels pourront l’ignorer sans perdre toute crédibilité.
Les prochaines élections en Thuringe, prévues dans moins de dix-huit mois, seront un nouveau test. Un test que l’Allemagne aborde sans filet.
