Noter les femmes sur 10 : quand les jeunes hommes banalisent le sexisme

Sur les cours de lycée, dans les vestiaires, sur les groupes WhatsApp entre amis — la pratique est ancienne, mais elle revient sous les projecteurs. Des jeunes hommes, parfois adolescents, parfois étudiants, continuent de noter les femmes et les filles sur une échelle de 1 à 10, selon leur apparence physique. Ce qui frappe, c’est moins la pratique elle-même que la façon dont elle est défendue : avec une désinvolture désarmante, et la conviction sincère que « ça ne pose pas trop de problèmes au niveau du sexisme ».

Un phénomène qui n’est pas marginal. Selon une enquête menée en 2023 auprès de 1 200 lycéens français par le collectif Féministes contre le cyberharcèlement, 67 % des jeunes filles interrogées déclarent avoir déjà été notées ou classées par des camarades masculins. Et près d’un garçon sur trois entre 15 et 20 ans admet avoir participé à ce type d’évaluation, souvent en ligne, via des stories Instagram ou des fils de discussion privés.

Une pratique normalisée par les codes de la virilité en ligne

Demandez à Théo, 17 ans, lycéen en banlieue lyonnaise, ce qu’il pense de la chose. Il hausse les épaules. « C’est juste pour rire entre potes, on ne dit pas ça aux filles en face. » Cette frontière imaginaire entre l’espace privé et le regard porté sur les femmes est précisément ce que dénoncent les spécialistes du genre. Parce que ça n’a rien d’anodin, même quand ça reste entre garçons.

Les réseaux sociaux ont considérablement amplifié le phénomène. Des plateformes comme TikTok ou Discord hébergent des fils entiers consacrés au « rating » — terme anglais désormais utilisé couramment en français — où des photos de femmes, parfois volées, parfois issues de profils publics, circulent avec des notes et des commentaires. Certains comptes cumulent des dizaines de milliers d’abonnés. Et le tout se fait avec une totale impunité apparente.

« Ce qui est frappant, c’est la dissonance cognitive de ces jeunes », explique une chercheuse en sociologie du genre à l’université Paris-VIII. « Ils sont capables de dire qu’ils respectent les femmes et, dans le même souffle, de les réduire à un chiffre. » Encore plus troublant : beaucoup ont intégré un discours anti-sexiste de façade, sans remettre en cause leurs pratiques concrètes.

Les filles, elles, savent très bien ce qui se passe

Du côté des lycéennes, le mot qui revient le plus souvent, c’est « humiliation ». Pas tant parce qu’elles entendent systématiquement la note qui leur est attribuée — mais parce qu’elles savent que ça existe, et que ça suffit à modifier leur comportement. Certaines évitent de passer devant un groupe de garçons. D’autres ont supprimé leurs comptes Instagram après avoir appris que leurs photos circulaient.

Ambre, 16 ans, scolarisée en région parisienne, raconte avoir découvert qu’elle avait été notée « 6 » dans un groupe de discussion dont elle n’était pas membre. « J’ai pas su quoi ressentir. C’est dégradant, mais en même temps t’as l’impression que tu dois pas trop en faire une histoire, sinon t’es chiante. » Ce mécanisme d’auto-censure chez les victimes est précisément ce que les associations féministes cherchent à déconstruire dans les établissements scolaires.

La pratique est pourtant susceptible de tomber sous le coup de la loi. Le harcèlement en ligne, la diffusion non consentie d’images et les injures à caractère sexiste sont réprimés par le Code pénal. Mais les poursuites restent rares, faute de signalements.

Ce que l’école et les parents peuvent — ou ne peuvent pas — faire

L’Éducation nationale a renforcé ses programmes d’éducation à l’égalité depuis 2021, avec des séances obligatoires sur le consentement et les violences sexistes dans tous les cycles. Mais les enseignants témoignent d’un fossé persistant entre les bonnes intentions institutionnelles et la réalité des cours de récréation.

So où va-t-on ? Des associations comme En avant toute(s) ou le Planning familial multiplient les interventions directes dans les lycées, en s’adressant spécifiquement aux garçons. Une approche qui commence à montrer des résultats mesurables, selon leurs propres évaluations internes — mais qui demande du temps, des moyens, et une volonté politique que l’on attend encore clairement articulée.

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