Plan de souveraineté technologique: la position française face au Chips Act 2
Le gouvernement français a dévoilé samedi 23 mai ses ambitions pour la prochaine révision du règlement européen sur les semi-conducteurs, lors d’un Conseil européen restreint consacré à la souveraineté technologique. Paris plaide pour un relèvement significatif des objectifs de production et la création d’un fonds d’investissement de grande ampleur, dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes autour des technologies stratégiques. La proposition se heurte toutefois aux réticences allemandes sur le volet financier.
Un objectif de production revu à la hausse
Le gouvernement Lecornu défend un objectif européen de 30% de la capacité mondiale de fabrication de semi-conducteurs d’ici 2030, soit dix points de pourcentage au-dessus du seuil actuel. Cette révision à la hausse intervient alors que le Chips Act initial, adopté en 2023, peine à inverser le déclin relatif de l’Europe dans ce secteur stratégique. Actuellement, le continent détient environ 20% des capacités mondiales de production, loin derrière l’Asie qui concentre plus de 60% de la fabrication.
Cette ambition française s’inscrit dans une volonté de réduire la dépendance européenne vis-à-vis des fournisseurs asiatiques et américains, dépendance qui s’est révélée problématique lors des pénuries de composants durant la crise sanitaire et qui demeure un enjeu de sécurité économique majeur.
Un fonds de souveraineté de 50 milliards d’euros
Au cœur de la proposition française figure la création d’un fonds européen de souveraineté technologique doté de 50 milliards d’euros. Ce mécanisme financier serait destiné à soutenir les investissements dans les infrastructures de production de semi-conducteurs et les technologies associées, complétant ainsi les dispositifs nationaux existants.
L’enveloppe proposée représente un engagement financier considérable, qui témoigne de l’importance stratégique accordée par Paris à ce secteur. Les autorités françaises considèrent que seuls des moyens financiers à la hauteur des investissements américains et asiatiques permettront à l’Europe de maintenir une position crédible dans la compétition technologique mondiale.
Deux sites industriels prioritaires
La position française identifie explicitement deux projets industriels devant bénéficier de subventions ciblées dans le cadre du futur Chips Act 2. Il s’agit de l’usine de fabrication du géant taïwanais TSMC à Dresde, en Allemagne, et du site de STMicroelectronics à Crolles, en Isère.
Le choix de ces deux implantations reflète une approche pragmatique visant à consolider des projets concrets déjà en développement. L’usine de TSMC en Saxe représente un investissement de plusieurs milliards d’euros et constitue une première présence manufacturière en Europe pour le leader mondial des fonderies de semi-conducteurs. Quant au site de Crolles, il demeure l’un des fleurons de l’industrie microélectronique française et européenne.
Les réserves allemandes sur le financement
La proposition française se heurte néanmoins aux réticences de Berlin concernant le volet financier. L’Allemagne, qui a adopté une posture de rigueur budgétaire depuis la décision de sa Cour constitutionnelle limitant l’endettement public, reste réservée sur la création de nouveaux instruments financiers européens de grande envergure.
Selon une source proche des discussions, « Berlin partage le diagnostic sur l’importance stratégique des semi-conducteurs, mais estime que les mécanismes existants doivent d’abord être pleinement utilisés avant d’envisager de nouvelles dotations ». Cette divergence reflète des approches différentes de la souveraineté économique européenne entre Paris et Berlin.
Un calendrier resserré jusqu’en septembre 2026
Le Chips Act 2 doit être présenté en septembre 2026, laissant un peu plus d’un an aux États membres pour aboutir à un compromis. Ce calendrier relativement serré nécessitera une intense négociation entre les capitales européennes, d’autant que d’autres pays comme l’Italie et les Pays-Bas disposent également d’acteurs industriels significatifs dans le secteur des semi-conducteurs.
Un représentant français a souligné que « la fenêtre d’opportunité pour repositionner l’Europe dans cette course technologique est étroite. Chaque année perdue se traduit par des investissements qui se délocalisent vers d’autres continents ».
Les prochains mois s’annoncent décisifs pour l’avenir de l’industrie européenne des semi-conducteurs. La capacité des États membres à dépasser leurs divergences budgétaires et à s’accorder sur une stratégie industrielle commune déterminera si l’Europe parviendra à s’imposer comme un acteur incontournable dans ce secteur critique, ou si elle continuera à perdre du terrain face à la concurrence mondiale. L’issue de ces négociations constituera également un test majeur pour la souveraineté économique européenne dans un contexte géopolitique de plus en plus fragmenté.
