Tunisie : anatomie d’une démocratie qui s’effondre en silence
En l’espace de trois ans, la Tunisie a glissé d’une démocratie fragile mais réelle vers un régime autoritaire consolidé. Ce basculement, méthodique et presque chirurgical, mérite qu’on s’y attarde. Parce qu’il s’est produit sous nos yeux, avec peu de bruit et beaucoup d’efficacité.
Le coup de force de juillet 2021, point de bascule
Tout commence le 25 juillet 2021. Kaïs Saïed suspend le Parlement, limoge le Premier ministre et concentre l’essentiel des pouvoirs entre ses mains. Il invoque l’article 80 de la Constitution, celui prévu pour les situations d’exception. Mais l’exception, en Tunisie, est devenue la règle. Depuis, le président gouverne par décrets. Une nouvelle Constitution, approuvée en juillet 2022 par moins de 30 % du corps électoral, a verrouillé ce nouveau rapport de force. Les contre-pouvoirs ? Neutralisés ou réduits à l’impuissance.
Still, une partie de la population avait accueilli le coup de force avec soulagement. L’ancien Parlement était paralysé, gangréné par les querelles partisanes. Saïed avait promis de nettoyer. Beaucoup ont cru à la promesse.
La répression s’installe dans la durée
Depuis 2022, les arrestations de journalistes, d’avocats, d’opposants politiques et d’hommes d’affaires se sont multipliées. Selon l’organisation Amnesty International, au moins 40 personnalités politiques ou civiles ont été poursuivies en vertu du décret 54, un texte vague sur les « fausses informations » qui criminalise de fait toute critique du pouvoir. Des juges ont été révoqués par décret présidentiel. L’ordre des avocats a protesté. En vain.
« Ce que nous vivons n’est pas une transition difficile, c’est une régression délibérée », a déclaré un représentant de la société civile tunisienne, sous couvert d’anonymat, craignant des représailles.
And yet, l’Union européenne et les États-Unis ont longtemps ménagé Tunis, notamment en raison des accords migratoires signés en 2023. Un milliard d’euros de financement européen conditionné, entre autres, au contrôle des flux de migrants depuis les côtes tunisiennes. La realpolitik prime.
Une économie en ruine qui nourrit l’autoritarisme
Le contexte économique aggrave tout. Le taux de chômage des jeunes dépasse les 35 %. L’inflation a atteint 9,3 % en 2023. Les files d’attente devant les boulangeries sont devenues un symbole quotidien d’une crise de l’approvisionnement que le gouvernement refuse d’admettre publiquement. Saïed préfère désigner des boucs émissaires : les spéculateurs, les comploteurs, « les ennemis de la nation ».
C’est précisément cette rhétorique qui inquiète les observateurs. Elle a un nom. Elle a une histoire.
Que reste-t-il de la révolution de 2011 ?
Treize ans après le Printemps arabe, la Tunisie ressemble à un laboratoire inversé. Celle qui devait démontrer que la démocratie était possible dans le monde arabe illustre aujourd’hui sa fragilité. Les partis islamistes, les laïcs, les syndicats — tous ont échoué à construire une alternative crédible. But la résistance n’a pas totalement disparu. Des voix s’élèvent encore, des journalistes publient depuis l’exil, des avocats plaident malgré les pressions. La suite dépendra de leur capacité à s’organiser avant que les marges ne se réduisent encore davantage.
