Yves Lacoste, père de la géopolitique française, est mort à 96 ans

Yves Lacoste, l’un des intellectuels les plus influents de la géographie française du XXe siècle, est décédé. Fondateur de la revue Hérodote en 1976 et auteur de la formule désormais célèbre « la géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre », il laisse derrière lui une œuvre qui a profondément reconfiguré la manière dont on pense l’espace, le pouvoir et les conflits.

Une vie entière consacrée à repolitiser la géographie

Né en 1929 à Fès, au Maroc, Lacoste a grandi dans un monde colonial dont il n’a jamais cessé d’interroger les mécanismes. C’est cette sensibilité politique, forgée tôt, qui l’a conduit à rejeter la géographie classique — celle qu’il jugeait anesthésiée, tournée vers les paysages et les terroirs, sourde aux rapports de force. Il voulait autre chose. Quelque chose de plus tranchant.

Son ouvrage majeur, La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre, publié en 1976, a fait l’effet d’une gifle dans les milieux académiques. En quelques centaines de pages, il y démontrait que la géographie n’était pas une discipline neutre mais un outil stratégique, utilisé depuis des siècles par les États, les armées, les empires. Le livre s’est vendu à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires et continue d’être réédité.

Hérodote, une revue qui a tout changé

La même année, Lacoste fondait Hérodote, revue de géographie et de géopolitique. Ce projet éditorial, qu’il a dirigé pendant des décennies, est devenu le laboratoire de la géopolitique française moderne. Des générations de chercheurs, de journalistes et de décideurs y ont puisé des outils pour comprendre les crises du monde contemporain — des guerres de décolonisation aux tensions en mer de Chine.

« Yves Lacoste a rendu la géographie indispensable au débat public », a déclaré un responsable de l’Institut français de géopolitique, institution qu’il a contribué à faire naître à l’Université Paris-VIII. « Il nous a appris à lire un conflit comme on lit une carte. »

Un héritage intellectuel considérable

Lacoste n’était pas seulement un théoricien. Il s’était rendu au Vietnam en 1972, au plus fort des bombardements américains, pour mesurer sur le terrain les effets des frappes sur les digues du fleuve Rouge — une démarche qui mêlait enquête journalistique et analyse géographique avec une audace rare pour l’époque.

Il avait 96 ans.

Son influence dépasse largement les frontières françaises. Traduit dans plusieurs langues, cité dans des universités de Brasília à Tokyo, Lacoste a convaincu le monde académique que la géographie pouvait — et devait — se salir les mains avec le réel.

Reste maintenant à savoir comment ses héritiers intellectuels, nombreux et dispersés, vont porter sa pensée dans un monde où les conflits territoriaux, les crises climatiques et les reconfigurations géopolitiques n’ont jamais été aussi intenses. La géographie, comme Lacoste l’avait prédit, n’a pas fini de servir.

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