Doomchessing : quand les échecs en ligne deviennent une addiction

Il est trois heures du matin. La lumière bleue d’un écran éclaire un visage concentré, les yeux rivés sur un échiquier virtuel. Une partie. Puis une autre. Et encore une. C’est ce que vivent des milliers de joueurs pris dans l’engrenage du doomchessing, cette forme d’addiction aux échecs en ligne qui commence à alerter psychologues et proches.

Un phénomène qui sort de l’ombre

Le terme, contraction de « doomscrolling » et de « chess » — les échecs en anglais —, désigne une consommation compulsive de parties d’échecs en ligne, souvent en mode blitz ou bullet, où chaque partie ne dure que quelques minutes. C’est précisément cette brièveté qui piège. Une partie terminée en trois minutes, c’est une nouvelle partie qui commence immédiatement. Les plateformes comme Chess.com ou Lichess comptent respectivement plus de 150 millions et 15 millions de membres actifs dans le monde. Les chiffres parlent d’eux-mêmes.

« Parfois, au milieu d’une conversation, il commence à jouer », raconte Camille, 34 ans, dont le compagnon consacre plusieurs heures par jour aux échecs en ligne. « Il ne s’en rend même pas compte. C’est devenu un réflexe. » Elle dit avoir essayé d’en parler, plusieurs fois. Sans succès.

Les mécanismes d’une dépendance bien réelle

Ce qui distingue le doomchessing d’une simple passion, c’est la perte de contrôle. Les spécialistes du comportement addictif identifient les mêmes marqueurs que pour d’autres dépendances : tolérance accrue, irritabilité en cas d’abstinence, mensonge sur le temps consacré à l’activité.

Et les plateformes ne sont pas innocentes. Systèmes de classement Elo en temps réel, notifications push après une défaite, graphiques d’évolution du niveau… Tout est conçu pour maintenir l’utilisateur dans une boucle de frustration-récompense. « La logique est exactement la même que celle des jeux de casino en ligne », estime un psychologue spécialisé en addictions comportementales contacté par notre rédaction. « Le cerveau cherche à récupérer ce qu’il vient de perdre. »

Qui sont les joueurs concernés ?

Contrairement aux idées reçues, le profil type n’est pas celui d’un adolescent isolé. Beaucoup sont des adultes actifs, souvent des hommes entre 25 et 45 ans, qui utilisent les échecs comme une soupape de décompression après le travail. Le problème, c’est que la soupape ne se referme plus.

Certains témoignent de nuits blanches répétées, de retards au travail, de relations abîmées. Un joueur anonyme décrit avoir « perdu » un week-end entier sans quitter son canapé, cumulant plus de 200 parties en 48 heures.

Que faire face à cette addiction émergente ?

Les outils existent. Lichess propose déjà des limites de temps quotidiennes que l’utilisateur peut s’imposer lui-même. Mais peu les activent. Les addictologues recommandent d’abord de reconnaître le problème, puis d’instaurer des plages sans écran, et si nécessaire de consulter.

Le doomchessing n’a pas encore sa case dans les manuels diagnostiques officiels. Mais la communauté médicale observe, prend des notes. Et ça ne devrait pas tarder.

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