IA et société : des chercheurs lancent un cri d’alarme collectif
Plus de 1 800 chercheurs, philosophes, médecins et artistes ont signé une tribune publiée dans Le Monde pour dénoncer ce qu’ils appellent une dérive profonde : la montée en puissance d’une intelligence artificielle qui, selon eux, marginalise l’être humain et ravage les écosystèmes naturels. Un texte rare par son ampleur, et par la sévérité de son ton.
Un manifeste contre une vision déshumanisante du progrès
Les signataires ne mâchent pas leurs mots. « Nous condamnons un projet de société fondé sur la marginalisation de l’être humain et la destruction de notre milieu de vie », écrivent-ils. Derrière cette formule, une critique directe des géants technologiques qui développent des systèmes d’IA générative à une vitesse que les auteurs jugent irresponsable. Et dangereuse.
La tribune pointe notamment la consommation énergétique astronomique des data centers. En 2023, l’entraînement d’un seul grand modèle de langage pouvait émettre l’équivalent de 300 tonnes de CO₂. Une donnée que les défenseurs du secteur minimisent volontiers, mais que les signataires refusent d’ignorer.
L’emploi, grande victime silencieuse
Au-delà de l’écologie, c’est la question du travail qui occupe une place centrale dans le texte. Les auteurs s’inquiètent de la disparition accélérée de métiers entiers — traducteurs, illustrateurs, journalistes, développeurs juniors — absorbés par des outils automatisés. Pas demain. Maintenant.
Selon une étude du cabinet Goldman Sachs parue en 2023, près de 300 millions d’emplois à temps plein pourraient être affectés par l’automatisation liée à l’IA dans les économies développées. Still, les gouvernements européens n’ont pas encore adopté de cadre contraignant suffisamment robuste pour encadrer ces suppressions de postes.
« On nous vend un progrès, mais on ne nous demande pas si c’est le progrès que nous voulons », résume un sociologue du travail ayant participé à la rédaction du manifeste.
Une régulation à la traîne
L’AI Act européen, entré en vigueur en août 2024, est jugé insuffisant par nombre des signataires. Certes, il classe les usages de l’IA par niveau de risque. But il ne remet pas en cause le modèle économique qui sous-tend le développement effréné de ces technologies. Les auteurs réclament un moratoire sur certains déploiements, ainsi qu’une fiscalité spécifique sur les profits des entreprises du secteur.
Ces demandes ne sont pas nouvelles. Ce qui change, c’est le nombre et le profil des signataires : des personnalités issues de disciplines très différentes, loin des cercles militants habituels. C’est ce qui donne au texte un poids particulier.
Et maintenant ?
Les initiateurs de la tribune annoncent une série de rencontres publiques à Paris, Lyon et Bordeaux au cours du premier trimestre 2025, pour transformer ce cri d’alarme en propositions concrètes. Ils espèrent peser sur les débats législatifs en cours au Parlement européen. Le temps presse, disent-ils. Et sur ce point, il est difficile de les contredire.
