Jean Quatremer quitte Libération après 35 ans pour rejoindre Marianne
Jean Quatremer, figure emblématique du journalisme européen en France, tourne la page. Après plus de trois décennies passées à Libération, le correspondant bruxellois annonce son départ pour rejoindre l’hebdomadaire Marianne. Un changement qui fait l’effet d’un séisme dans le petit monde de la presse française.
Une rupture après 35 ans de fidélité
C’est une longue histoire qui s’achève. Quatremer avait rejoint Libération en 1990, alors que le journal fondé par Jean-Paul Sartre traversait l’une de ses premières grandes crises économiques. Il y a construit, brique par brique, une réputation solide de spécialiste des institutions européennes, couvrant depuis Bruxelles les grandes négociations communautaires, les crises de la zone euro, le Brexit, ou encore la montée des populismes au sein du Parlement européen. Son blog « Coulisses de Bruxelles », hébergé pendant des années sur le site du journal, comptait plusieurs dizaines de milliers de lecteurs réguliers.
Son départ intervient dans un contexte difficile pour Libération, dont la direction a engagé en 2024 un plan de restructuration impliquant la suppression d’une trentaine de postes dans la rédaction.
Marianne, un tournant éditorial assumé
Le choix de Marianne ne manquera pas d’alimenter les discussions. L’hebdomadaire, fondé en 1997 par Jean-François Kahn, occupe une ligne éditoriale résolument souverainiste et critique à l’égard des élites bruxelloises. Un positionnement qui tranche avec l’europhobie assumée d’une partie de ses contributeurs. Pourtant, Quatremer, ardent défenseur du projet européen, semble y voir une opportunité plutôt qu’une contradiction.
« Je veux continuer à porter un regard exigeant et indépendant sur l’Europe, là où les lecteurs ne m’attendent peut-être pas », aurait-il confié à ses proches, selon une source interne au journal.
C’est précisément ce pari sur la disruption éditoriale qui intrigue les observateurs du secteur.
Un secteur de la presse en pleine recomposition
Ce mouvement s’inscrit dans une tendance plus large. Depuis 2020, au moins quinze journalistes politiques de premier plan ont changé de rédaction en France, souvent en quittant des titres de presse quotidienne nationale pour rejoindre des hebdomadaires ou des médias numériques. Les raisons invoquées sont généralement les mêmes : meilleurs conditions de travail, liberté rédactionnelle accrue, et une audience plus ciblée mais plus engagée.
Pour Marianne, l’arrivée de Quatremer représente un vrai coup médiatique. Le journal, qui revendique environ 120 000 exemplaires vendus par semaine, cherche depuis plusieurs mois à élargir son spectre de couverture internationale.
Et maintenant ?
Ses premiers articles pour Marianne sont attendus dès la rentrée de janvier 2025. La question qui agite déjà les rédactions parisiennes : saura-t-il conserver son lectorat historique tout en séduisant celui, très différent, de son nouveau titre ? But dans le journalisme, comme ailleurs, les trajectoires inattendues sont souvent les plus intéressantes à suivre.
