Grande Mosquée de Paris : 100 ans d’histoire entre colonialisme et émancipation
Elle souffle ses cent bougies dans un contexte de débats intenses sur l’islam en France. La Grande Mosquée de Paris, inaugurée le 15 juillet 1926, fête un siècle d’existence marqué par les contradictions, les silences et les métamorphoses. Pour l’historienne Naïma Huber-Yahi, cette institution n’est pas simplement un lieu de culte — c’est un miroir de l’histoire franco-musulmane dans toute sa complexité.
Un monument né de la dette du sang
À l’origine, le projet est clair : honorer les quelque 100 000 soldats musulmans morts pour la France pendant la Première Guerre mondiale. Mais derrière l’hommage officiel se cache une logique bien plus froide. « La Grande Mosquée est d’abord un outil colonial », affirme Naïma Huber-Yahi, contributrice à l’ouvrage collectif La Grande Mosquée de Paris, publié aux éditions du Cherche-Midi. Construite sur décision de l’État français, financée en partie par les colonies, elle est pensée pour encadrer, surveiller et contrôler la pratique religieuse des populations musulmanes sur le territoire.
Et pourtant, l’histoire a une façon de déborder les intentions initiales.
Un outil diplomatique au service de Paris et Alger
Pendant des décennies, la mosquée joue un rôle qui dépasse largement le religieux. Elle devient un instrument diplomatique discret mais puissant dans les relations entre la France et l’Algérie. Ses recteurs successifs — souvent nommés avec l’aval tacite d’Alger — incarnent cette ambiguïté fondatrice. La mosquée parle autant aux gouvernements qu’aux fidèles. Elle négocie, représente, arbitre. Un fonctionnaire du ministère de l’Intérieur, qui a requis l’anonymat, résume : « Pendant longtemps, on ne savait pas très bien si la Grande Mosquée dépendait de la rue de Grenelle ou de la rue de Varennes. »
Cette dépendance géopolitique a souvent nui à sa crédibilité auprès des musulmans de France eux-mêmes.
Vers une émancipation possible ?
C’est là que le discours de Naïma Huber-Yahi prend une tournure inattendue. Selon elle, la Grande Mosquée est aujourd’hui à un carrefour. « Ce qui était un outil colonial peut devenir un outil d’émancipation », dit-elle. Pas par magie, mais parce que les dynamiques ont changé. La communauté musulmane de France — environ 5 à 6 millions de personnes selon les estimations — n’est plus la même qu’en 1926. Elle est diverse, enracinée, revendicative. Elle n’attend plus qu’on lui accorde une place.
Still, le chemin reste semé d’embûches. Les tensions autour du financement étranger des mosquées, les débats sur le « séparatisme » et la loi de 2021 compliquent une autonomisation réelle de l’institution.
Un centenaire sous haute observation
Les célébrations du centenaire, prévues tout au long de l’année 2026, s’annoncent donc chargées de sens. Expositions, colloques, publications : la Grande Mosquée entend réécrire son propre récit. Naïma Huber-Yahi et ses co-auteurs y contribuent avec un travail historique rigoureux, loin des hagiographies officielles. Ce centenaire est peut-être l’occasion pour la mosquée de se réapproprier enfin une histoire qu’elle n’a jamais tout à fait choisie.
